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mardi 4 mai 2010

Bruno Faidutti: petit entretien à Jarjayes...

par Oscar de Jarjayes


Il arrive fréquemment qu’un voyageur demande asile pour une nuit à Jarjayes.
Il est vrai que la région n’est pas d’accès facile, et que nombreux sont les chemins et sentiers tortueux où l’on peut aisément s’égarer.
Mais mon visiteur nocturne d’hier soir n’était pas un pèlerin, ni quelque ermite à la recherche de solitude ou de méditation.
Il arriva au château monté sur un destrier si blanc que je le pris d’abord pour une licorne, avant de me raviser et de revenir à de plus cartésiennes pensées.
L’homme descendit de sa fière monture, et son visage viril arborait un sourire triomphant; c’est alors que je le reconnus: sa charpente musculeuse, ses pectoraux proéminents et son sourire malin confirmèrent ce que son regard inquisiteur m’avait suggéré.
Bruno Faidutti m’honorerait ce soir d’une visite!

Notre repas composé de tourtons et de ravioles au miel fut rapidement dispensé, car il me tardait de converser avec celui qui berça tant des mes années d’adolescence boutonneuse mais néanmoins ludique.
Après une visite écourtée du château de mes aïeux, notre entretien eut lieu dans la salle voûtée qui faisait jadis office de relais des postes.
Je vous livre à présent la teneur de nos propos, échangés dans l’intimité romantique d’une nuit de printemps.

* Bruno, que diriez-vous d’aller faire un tour en ma ludothèque où se côtoient 700 jeux et les portraits de mes ancêtres de Versailles?
Il faudrait que j’aille visiter. Personnellement, j’ai tendance à aimer tous les jeux et haïr tous les ancêtres, donc j’aurai sans doute un jugement nuancé…

* Nous sommes, vous et moi, des gens du Sud. Avez-vous remarqué que le quart Sud-Est (sans chauvinisme aucun!) fournit tant d’auteurs de jeux français?
 Il y en a aussi pas mal ailleurs, notamment vers l’océan… Et, franchement, je ne crois guère au déterminisme géographique, pas en tout cas en matière de création.

* Quel a été le facteur déclenchant de votre carrière d’auteur de jeu?
Je l’ai souvent expliqué. J’aime jouer, j’aimerais écrire. Écrire, c’est difficile, ça demande du temps et de l’énergie, dont je ne dispose pas en quantité suffisante. Faire des jeux, c’est un peu pareil en plus paresseux, plus facile, moins exigeant.

* Primé d’un pion d’or la conquête de l’oeuf n’a finalement jamais vu le jour, pourquoi?
À l’époque, avec un peu de chance, il aurait pu. Aujourd’hui, c’est un monstre des années quatre-vingt qui n’a pas très bien vieilli, avec plein de règles et d’exception et un déroulement passablement chaotique. Et puis, un jeu avec des kangourous échangistes, ce n’est pas facile à vendre.

* Depuis les lointaines contrées de Jeux et Stratégie, comment a évolué l’univers francophone du jeu (est-il calqué sur les écoles US/Allemande ou garde-t-il sa spécificité?)
Je me demande finalement si la principale spécificité du monde francophone du jeu de société n’est pas de ne pas avoir de spécificité. On y trouve un peu tous les types de créateurs, tous les types de jeux. Je crois que les allemands comme les américains ont une culture du jeu de société spécifique, dont il leur est difficile de s’abstraire. En France (mais aussi en Italie, Espagne, etc…), on n’a pas vraiment cela et on peut donc plus facilement « piocher » ce qui nous plait dans les différentes traditions ludiques.

* Comment garder une femme près de soi quand on ne rêve que de meeples, de dés de 20 et de cartes de pouvoirs?
Je ne rêve pas de meeples ou de dés, je rêve de bouquins. C’est bien pire. Les jeux, ça ne bouffe finalement pas trop de temps.

* Lettres de Marque,Toc Toc Toc!, Citadelles sont des succès déjà légendaires ou en passe de l’être..Le jeu de cartes n’est-il finalement pas plus porteur que le jeu de plateau?
Pour le succès légendaire de Lettres de Marque, on verra… Sinon, cartes, plateaux, dés, pour moi, il n’y a pas de différence. J’utilise le support le plus adapté aux idées qui me viennent. Les cartes ont l’avantage d’être faciles à découper…

* On ressent un comportement de plus en plus consommateur de la niche des joueurs. Trouvez-vous que la durée de vie des jeux et le public en général aient évolué?
Il m’est difficile de dire si c’est le public qui a évolué ou si c’est moi qui ne croise plus les mêmes joueurs. En tout cas, je suis très heureux de voir que les petits jeux, légers, rapides, hasardeux, ne sont plus systématiquement dénigrés comme ils l’étaient il y a une dizaine d’années. Mais c’est peut-être parce que j’ai arrête de fréquenter ceux qui n’aiment pas mes jeux…
Après, bien sûr, pour toute une série de raisons à la fois techniques et économiques, il sort de plus en plus de jeux. Les joueurs, moi le premier, ont sans doute un peu trop tendance à faire avec les jeux comme avec les livres – on y joue une fois, parfois deux, et on l’oublie. On découvre plus, on approfondit moins – c’est malheureusement une tendance de fond du monde moderne, qui n’est pas vraiment spécifique aux jeux.

* Est-il vrai que les joueuses gagnent plus souvent que les mâles? Est-ce dû au fait qu’elles portent des décolletés?
Je n’ai pas l’impression que celles qui gagnent soient celles qui portent des décolletés.

* Etes-vous, en toute sincérité, plutôt Agricola ou plutôt Cosmic Encounter?
Cosmic Encounter – il est plus exotique d’explorer l’espace que de planter des carottes…

* Vous semblez avoir des relations privilégiées avec les auteurs Italiens, et français; Me trompe-je et comment se fait-ce? (grammaire erronée mais ô combien amusante!)
Je m’entends aussi bien avec des auteurs allemands, comme Marcel André Casasola ou Friedeman Friese, et avec des auteurs américains, comme Alan Moon, qu’avec des italiens. Pour les français, c’est vrai, mais je pense que la raison est purement pratique – on est près les uns des autres, on se croise facilement, on utilise la même langue. Je trouve parfois que c’est un peu dommage que chaque « écurie » nationale d’auteurs reste un peu isolé, mais je me rassure en me disant que les raisons en sont plus techniques que culturelles.

* Quand la prophétie Maya de 2012 sera accomplie, que les océans auront englouti tout le pastis des Bouches du Rhône et que les sirènes nageront entre l’Everest et le K2, quels jeux sauverez-vous coûte que coûte du désastre?
Cosmic Encounter

* Vos autres passions dans la vie?
La lecture

* Un mot pour m’encourager dans mon entreprise qui vise à faire aimer les jeux, la poésie et le yoga, svp)
Un jeu poétique sur le yoga ? Je suis sûr que Ludovic Maublanc pourrait faire ça…


Les jeux de Bruno
Tout seul comme un grand…:

… ou avec ses amis Pierre Cléquin, Serge Laget, Alan Moon ou Ludo  Maublanc…

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